Le serpent, à cause de notre tradition judéo-chrétienne, est dans notre mémoire associé à la mort. C’est méconnaître toutes les autres facettes de l’animal, lié tout au contraire, dans d’autres civilisations, à la vie, à l’immortalité même, puisqu’il quitte sa vieille peau et réapparaît brillant et lisse. C’est pourquoi il est aussi lié à la Déesse Mère qui est représentation de la vie, de la mort et de la renaissance. Tout comme le signe du Scorpion est porteur de métamorphoses puisqu’il fait sa mue. Gilgamesh parti à la recherche de la plante d’immortalité se la fera voler par le serpent, alors qu’il espérait la rapporter et sauver son ami Enkidu.

La Fontaine au serpent de la petite ville de Stia – Province d’Arezzo – Toscane
Le serpent est partout lié à la sagesse, à la connaissance, à la guérison. Le sang de la Gorgone avait le pouvoir, par une veine de tuer, et par l’autre de ressusciter. Le serpent est racine et terre, phallus et résurrection, détenteur d’un savoir sur la vie et sur la mort qu’il s’efforce de transmettre à Eve, en la tentant, puisque Yahvé l’a dépêché auprès d’elle afin qu’elle transmette à Adam cette conscience de sa mort à venir qu’il ne peut acquérir sans elle, médiatrice et initiatrice choisie par le Créateur.
Le serpent, c’est aussi le Python femme qui règnait sur Delphes avant qu’Apollon, représentation du patriarcat, ne le chasse, n’y laissant plus que les pythies inspirées, à l’écoute des bruits et des souffles provenant des fissures de la terre.
Le serpent, c’est toute la puissance de l’inconscient, des énergies libidinales. Comment ne pas l’associer aux valeurs du Scorpion.

Le serpent Apopis
Dans le livre des Morts des Egyptiens, le serpent Apopis, immense, gigantesque, vit au cœur du « restau », le monde des morts. Chaque nuit il doit parcourir douze chambres et chaque chambre correspond à une heure. Il appelle ceux qui viendront le combattre dans une région infestée de serpents et qui tirent sur la corde de la barque solaire porteuse du défunt. Cette corde se transforme en serpent. Apopis absorbait la barque elle-même ; la barque est tirée à travers lui sur une longueur de 2 300 coudées ; au lever du soleil, Râ tue « le grand serpent-dragon », et le soleil réapparaît sous la forme du scarabée. « Le mort doit se faire digérer par l’intestin serpentiforme de la terre ».

Le scarabée d’or
Atoum, qui est aussi serpent, dit : « Je suis ce qui demeure. Le monde retournera au chaos, à l’indifférencié ; je me transformerai alors en serpent qu’aucun homme ne connaît, qu’aucun dieu ne voit ». Implacable transcendance d’Atoum au commencement et à la fin de la création.
Partout le serpent est porteur d’initiation. Initier signifie « faire passer par la mort ». Là où il y a serpent, il y a rite de passage. Celui qui était initié aux Mystères, comme cela se passait chez Ophites dont les adeptes devaient « mettre la main dans le panier », qui sans doute contenait un serpent, prouvait qu’il avait surmonté sa peur de la mort, qu’il possédait une sagesse exemplaire.
Le serpent est une très vieille bête… chargée de 380 millions d’années. De quoi occuper notre inconscient et nourrir nos fantasmes depuis le commencement des temps. Il est, comme Ananta en Inde, porteur du monde, tout comme les tortues, les crocodiles, les éléphants, tous animaux sans âge.
En Afrique, il ne faut pas nommer le scorpion, pas plus que les Grecs ne devaient prononcer le nom d’Hadès. Nommer, c’est faire exister, faire apparaître. Au Mali, le scorpion nocturne est venin, passe pour « embusqué », mortel. Chargé de valeurs diurnes, il est associé au sacrifice, à l’abnégation maternelle… ces bonnes « louves » de mères Scorpion.
Autant que l’homme, mais contrairement à lui, le serpent se distingue de toutes les espèces animales. Si l’homme est l’aboutissement d’un long effort génétique, nous devons aussi, nécessairement, placer cette créature froide, sans pattes, ni poils, ni plumes, au commencement du même effort. En ce sens, Homme et Serpent sont les opposés, les complémentaires, les Rivaux. En ce sens aussi, il y a du serpent dans l’homme et, singulièrement, dans la part de celui-ci que son entendement contrôle le moins.
Un psychanalyste dit que le serpent est un vertébré qui incarne la psyché inférieure, le psychisme obscur, ce qui est rare, incompréhensible, mystérieux. Il n’y a pourtant rien de plus commun qu’un serpent, rien de plus simple. Mais il n’y a sans doute rien de plus scandaleux pour l’esprit, en vertu même de cette simplicité.
Les serpents sont souvent associés aux forces de la création, comme dans le mythe hindou qui relate l’enroulement par des dieux de Vasuki, un « naga » géant, serpent fabuleux, autour d’une montagne ; ceux-ci, tirant ensuite sur sa tête et sa queue, utilisèrent la montagne comme pivot pour « baratter » la merde lait primordiale et déclencher la création de l’univers. Selon la cosmologie hindoue, celui-ci est sans cesse crée, détruit, puis recréé selon de longs cycles, et entre ces cycles, le grand dieu créateur Vishnou se repose sur les anneaux du serpent cosmique Ananta.

Hercule et l’Hydre de Lerne – Gustave Moreau
Ayant un venin souvent mortel, les serpents d’eau incarnent le danger des obscures profondeurs et inspirèrent de terribles serpents de mer mythiques, en particulier chez les marins. Dans la mythologie grecque, il y a : l’Hydre à neuf têtes qui vainquit Héraclès, les serpents de mer qui tuèrent Laocoon et ses fils, et le monstre marin à six têtes Scylla qui terrorisait les marins.
Dans la mythologie nordique, le serpent Nidhögg vit au fond de la mer d’où il ronge une racine de l’arbre Yggdrasil, représentant l’inéluctabilité de la destruction. Cependant, les serpents d’eau sont aussi de puissants créateurs pour les Indiens d’Amazonie, l’Anaconda représente un ancêtre mythique qui remonta le grand fleuve et régurgita les premiers hommes sur la Terre. Chez les Africains et les Australiens, le Serpent Arc-en-Ciel vit dans les eaux souterraines, mais apparaît sous la forme d’un arc-en-ciel.

Le serpent d’airain
Quelques serpents célèbres
Le cobra à capuchon était vénéré par les Egyptiens en tant que manifestation d’Ouadjet, la déesse-cobra de la Basse-Egypte, la région du delta du Nil. L’image d’Ouadjet ornait la couronne du pharaon sous la forme de l’uraeus dorée, cobra dressé prêt à cracher son venin dans les yeux de ses ennemis. Son équivalent au sud, la Haute-Egypte, est Nekhbet, la déesse-vautour, autre animal de la symbolique Scorpion.

Le cobra indien
Apparaissant souvent dans les cultures indiennes, le naga est un fabuleux serpent à capuchon de cobra. Il symbolise e lien entre la Terre et le Ciel, ainsi que les forces invisibles telles que les séismes. Selon une légende bouddhiste, le naga Muchalinda abrita Bouddha sous ses sept capuchons alors qu’il méditait pendant un orage. Emergeant de l’obscurité, le serpent symbolise aussi l’éveil.
Déesse de la terre aztèque dont le nom signifie « jupes de serpent », Coatlicue, l’être par lequel l’esprit devient matière, est symbolisée par un serpent (coatl) : un serpent ayant une tête à chaque extrémité de son corps serait un de ses emblèmes. Coatlicue est la mère de Quetzalcóatl, le Serpent à plumes vertes, de même que du dieu du soleil Huitzilopochtli. Quetzalcóatl est l’emblème national du Guatemala.
Dans la mythologie grecque, la déesse de la Terre, Gaïa, fit garder par Python son sanctuaire à Delphes, dont on croyait alors qu’il était le centre du monde. Python incarnait l’énergie sacrée et la puissance prophétique de la Terre, octroyée aux pythies, les prophétesses de l’oracle de Delphes. Python aurait été tué par le dieu solaire Apollon, qui fit de Delphes son propre sanctuaire.

L’Ouroboros le serpent qui se dévore la queue
L’Ouroboros, ou Ourobouros, est un symbole très ancien représentant un serpent se dévorant la queue. Il évoque les cycles éternels de l’univers, la transcendance de la dualité et l’union des contraires. A l’origine, il aurait exprimé la renaissance quotidienne du dieu-soleil égyptien après son trajet nocturne dans l’obscurité des enfers.
Quant au Caducée il est l’insigne des médecins depuis l’Antiquité. Il consiste en deux serpents entrelacés autour d’une baguette ailée. Il était l’emblème d’Asclépios dieu grec de la médecine, Esculape chez les Romains. Ceux qui cherchaient un remède dormaient parmi les serpents dans son temple. L’emblème représente la dualité du serpent en tant que force du mal, l’empoisonnement, et du bien puisqu’il est fils de Gaïa, la Terre, et porteur de magie guérisseuse. Le dieu Hermès/Mercure portait aussi le caducée comme sceptre de héraut : un emblème de paix protecteur.
Enfin, dans l’Ohio aux Etats-Unis, il existe le Tertre du Grand Serpent. C’est un ouvrage de terre monumental de plus de 400 mètres de long, crée par les Amérindiens il y a environ 1 000 ans, qui illustre un serpent géant semblant dévorer un œuf. La tête pointe vers le couchant au solstice d’été, l’effigie représente donc peut-être le serpent cosmique avant le soleil que l’œuf représente au solstice, moment majeur de l’année. Le serpent est un symbole puissant pour de nombreux peuples amérindiens.
La symbolique du serpent est l’une des plus profondes et complexes. Il n’est guère de cultures et de mythologies qui n’aient leur Grand Serpent, presque toujours marin et ambigu, sinon ambivalent. Serpents, dragons, amphisbènes, basilics, guivres, hydres, chimères, les monstres ophidiens sont présents sous de nombreuses formes dans presque tous les folklores. Ils y jouent deux rôles principaux : celui de gardien comme dans les légendes de la Toison d’Or et de Saint Georges, ou d’initiateur comme dans Sigurd et Fafnir.
Saint Georges terrassant le Dragon – Raphaël
Le « Grand Serpent », le Trimégiste, cosmogonique ou cosmique, n’a cessé de hanter l’imaginaire des hommes, de Ras Shamra au Loch Ness. Il cristallise les peurs, les angoisses, les désirs, les espoirs. On remarquera d’ailleurs que la figure serpentine est souvent présente dans les hallucinations, chamaniques ou non, provoquées par des plantes psychotropes.
Le serpent ne peut être regardé en face, comme le soleil dont il semble l’antagoniste, parce que le serpent qui a les paupières soudées ne cille pas ni ne semble jamais dormir. Opposé au « Feu Primal », il est cependant fortement associé à la Terre à cause de son mode de déplacement. Puisque chthonien et rival de la lumière primale, il est associé au monde de la nuit et des morts, et certainement aussi parce que son corps étrangement froid semble se passer de la chaleur de la vie.
Puisqu’il connaît les secrets de l’après-vie et qu’il est une figure de patience, il devient symbole de toute sagesse et de gnose. Il est souvent le hiérophante du héros perdu, comme Sigurd et Marduk. Il possède le savoir inquiétant et mystérieux, essentiel et vital, capable de révéler l’avenir et le passé.
Le serpent est également associé à l’Eau parce que ses écailles le rapprochent du poisson, bien que celles-ci soient soudées contrairement aux poissons, mais comme tous les reptiles. Sa reptation qui lui permet de se mouvoir comme la vague évoque l’Eau. Le serpent paraît se jouer des catégories topiques, semblable de corps et de régime, qu’il habite dans l’eau ou sur terre. Voilà sans doute pourquoi de nombreux mythes l’ont doté d’ailes. Enfin, le Grand Serpent, porteur de la connaissance, évoque un autre porteur de lumière, Lucifer.
Dans la Gnose, le symbole du Serpent ramène à la symbolique de la peau et de cette mue que l’homme subit et qu’il quitte afin de devenir éveillé. De plus, dans toutes les cultures, il est le symbole de la Connaissance Divine. La mue du serpent rappelle également le dualisme entre la matière et l’esprit et donc, plus particulièrement, de l’âme et du corps.
Enfin, à travers cette mue qui le régénère quand la saison est venue, cette aptitude à changer peau et à faire peau neuve, le serpent représente l’une des plus vieilles aspirations chimérique à la jeunesse éternelle, il apparaît comme rajeuni ou, plutôt, jamais mort. D’ailleurs, les Alchimistes pensent que la pierre philosophale est logée dans sa tête oblongue.

Méduse – Bernini – Musée Capitolini – Roma
Par ailleurs, le serpent semble souvent s’opposer à un dieu, au Dieu : à l’aigle, symbole de Zeus/Jupiter qui affronte Typhon ; de même, Python s’oppose à Apollon qui symbolise le soleil qui le terrasse ; c’est Héraclès/Hercule qui tout enfant étrangle un serpent envoyé par Héra, puis plus tard qui viendra à bout de l’Hydre de Lerne et combattra Achéloüs métamorphosé en serpent ; quant à la chevelure de Méduse n’est-elle pas formée d’un nœud grouillant de vipères que l’on retrouve sur le bouclier de Persée son vainqueur. Les figures allégoriques de l’envie sont également représentées avec une chevelure de serpents. Toujours dans l’iconographie antique, le caducée est l’attribut de Mercure et porte deux serpents, tandis que le bâton d’Esculape n’en porte qu’un seul.
Dans l’iconographie chrétienne, le serpent est un symbole plus ambigu. C’est Satan qui s’oppose au Dieu biblique ou Saint Georges terrassant le Dragon, mais il apparaît aussi dans le récit de la tentation d’Adam et Eve, sous le nom de Nahash. Il y symbolise le tentateur, le mal, le péché, ainsi que l’avènement de la mort. Par extension, il devient un attribut de Lilith. Il figure également dans les représentations de Moïse changeant en serpent la verge d’Aaron, ou encore l’épisode du serpent d’airain. Plus tard, Saint Jean l’Evangéliste est parfois représenté tenant la coupe de poison qui se transforme en serpents lorsqu’il la bénit. Quelques siècles plus tard, le serpent apparaît foulé aux pieds, notamment dans les représentations de la Vierge de l’Immaculée Conception. Le serpent est alors le mal écrasé par la foi. Enfin, dans le bestiaire sculpté des cathédrales où il est associé aux crapauds, il est aussi, avec le miroir, un des attributs de la Prudence.
Saint Jean l’Evangéliste – Jan Van Eyck
Dieu du panthéon hindou, Shiva porte une guirlande de serpents autour du cou. Le serpent apparaît également dans les représentations de Bouddha protégé par le Naga. Et puis, ce sont également Marduk et Tiamat, ainsi que Thor pêchant Jörmungand, Thraetona et Azi ou Dahaka en Iran… L’art martial du serpent symbolise le serpent : fluidité, rapidité. Les mains, telles la tête du serpent, sont dressées et prêtes à mordre. Les bouts des doigts y frappent directement les points vitaux.
En fait, toutes les traditions ont des reptiles titanesques et volants qui mêlent la puissance physique à l’intelligence, tandis que d’autres opposent au travers du serpent et du héros salvateur, la domination de l’esprit sur le corps, ou la domination de l’homme sur la nature, ou sa nature sauvage.
Tous ces mythes ont fourni aux peintres matière à des épisodes où le serpent figure de façon prééminente, notamment la mort d’Eurydice, la femme d’Orphée, piquée par un serpent, sans oublier Cléopâtre qui se suicide en se laissant mordre par un aspic.

L’immaculée conception écrasant la tête du serpent
Bibliographie
Dictionnaire des Symboles – Jean Chevalier et Alain Gheerbrant – Robert Laffont/Jupiter – Collection Bouquins
Dieux et Héros du zodiaque – Joëlle de Gravelaine – Editions Robert Laffont