A l’origine, les mois de l’ancien calendrier romain portaient un nom qui indiquait leur rang au sein de l’année primitive. Le « premier », Primus, fut vite consacré à Mars, père supposé de Romulus et initialement dieu de l’Agriculture. Ce mois était très important dans la vie romaine car, sous le climat méditerranéen, il confirmait le renouveau de la végétation et ouvrait en même temps une nouvelle période de campagnes militaires.
C’est ainsi que Mars, le dieu protecteur de la « tribu » romaine, deviendra par la suite, avec l’évolution des mœurs et de l’histoire romaine, le dieu de la Guerre pour s’identifier finalement à Arès, le dieu « détestable » du Panthéon grec. Mais Mars, même à l’apogée de sa puissance militaire, est resté attaché à la terre par sa fusion avec Quirinus, dieu archaïque de la Nature. Par ailleurs, la coutume romaine interdisait les mariages pendant les premiers jours de mars.

Ce sont les Romains, impressionnés par la vaillante défense des Gaulois, baptisèrent « Champ de Mars » l’endroit exact où se déroula la bataille entre les légionnaires de Labienus et les soldats de Camulogène… C’est en effet en 52 avant Jésus-Christ que les Romains vinrent attaquer les modestes Parisii pour envahir leur territoire des bords de Seine. C’est Jules César lui-même, soucieux de discipliner les marches de l’Empire, qui envoie sur les bords du fleuve son meilleur général, Titus Labienus, à la tête de quatre légions. Affolés les Lutéciens font venir de Mediolanum Aulercorum, aujourd’hui Evreux, un vieux chef que tout le monde appelle respectueusement Camulogène, ce qui signifie « fils de Camulus », fils du dieu gaulois de la Guerre. Les habitants vont donc lui confier unanimement leur destin pour organiser la riposte et repousser l’ennemi.
A la tête d’une petite armée mal entraînée que peut faire un vieillard, même avec des hommes courageux ? Il va pourtant préparer sa défense et ce n’est pas dans Lutèce qu’il attendra les Romains, mais aux abords, dans un bivouac dressé au milieu des marais, au cœur de la zone humide qui enserre Lutèce. Labienus fait donc face au camp improvisé des Gaulois. La confrontation devient inévitable. Bien que disciplinés, casqués d’airain et cuirassés d’acier, les Romains ne peuvent guère progresser et se trouvent vite déstabilisés par ces espaces mouvants entre terre et eau. Les barques s’embourbent et les hommes se noient. La cavalerie reste hors jeu car les sabots des chevaux collent à la boue.
Les Gaulois, eux, sont à l’aise sur cette glèbe instable et se ruent sur les troupes ennemies. Jusqu’à la tombée de la nuit les combattants s’étripent, l’eau stagnante des marais en est rougie. Le général Labienus fait sonner la retraite. Lutèce se croit sauver… Pour se venger, il remonte les berges de la Seine et va attaquer Metlosedum, devenue depuis Melun, piètre victoire des légionnaires romains… Ils ne trouvent devant eux que des femmes et des vieillards, les hommes valides ayant rejoints Camulogène à Lutèce. Ils quittent d’ailleurs assez vite la ville une fois qu’ils l’eurent pillée et dévastée. Ne pouvant se présenter devant César avec un si piètre résultat, Labienus redynamise ses troupes et retourne vers Lutèce. Avec des barques ils cherchent à encercler Camulogène et, pour éviter cela, ce dernier décide de brûler la ville et les ponts, puis avec ses hommes remonte la Seine par la rive gauche. Il pense que le fleuve de la déesse Sequana les protègera. Ensuite, elle donnera son nom à notre beau fleuve parisien…
La déesse gauloise Sequana
Les Romains vont donc retrouver Lutèce réduite à un tas de cendres. A l’aube, ce sera l’affrontement final pour posséder une ville qui n’existe plus. Le chef gaulois et ses cohortes remontent le cours de la Seine, invoquant Camulus, dieu muni d’une pique et d’un bouclier, puissance redoutée, maître de la guerre et de la mort violente… De leur côté, les légions romaines invoquent Mars, leur dieu de la Guerre et veulent en découdre jusqu’au bout de leurs forces pour remporter la victoire et toucher leur solde… Les Romains rejoignent les Gaulois sur la plaine de Garanella, au bord de la Seine… Garanella, la petite garenne, où aux temps heureux on y chassait lapins, sangliers et chevreuils… Pour les Gaulois, mourir pour la patrie est le sort le plus beau et ils s’en vont au combat bien décidés à s’offrir en sacrifice aux appétits sanglants du terrible Camulus… D’ailleurs, le vieux Camulogène les galvanise en leur criant qu’ils doivent périr pour Camulus. Un moment les Gaulois parviennent à enfoncer les lignes romaines… Mais soudain une légion romaine de quatre mille mercenaires qui se tenaient en réserve viennent surprendre les Gaulois par l’arrière… Aucune retraite n’est plus possible… Le choc sera épouvantable et le carnage horrible…. De part et d’autre, on se bat avec un égal acharnement, pour mourir ou pour toucher sa solde. Camulogène lui-même trouvera la mort dans cette ultime défense d’une Lutèce déjà détruite.
Camulus le dieu gaulois de la guerre
Bien plus tard, à l’endroit même où reposent les restes du chef gaulois et de ses hommes, s’élèvera la tour Eiffel, comme un tumulus qui aurait été construit pour honorer ces guerriers. Mais qui s’en soucie aujourd’hui, sait-on seulement qu’en venant se promener au Champ de Mars, on foule une terre qui, depuis plus de vingt siècles, a absorbé les ossements de ces Parisii qui ont offert à leur peuple le sacrifice suprême de leur vie.
En 1750, la région de la plaine de Garanella, devenue commune de Grenelle, située à l’ouest de l’agglomération du Gros-Caillou et annexée à Paris sous le second Empire, était encore un lieu désert, sablonneux et stérile, où l’on chassait toujours le lièvre et la perdrix. L’abbaye de Sainte-Geneviève y possédait depuis le XIIe siècle un fief, la seigneurie de Grenelle, dans lequel se trouvaient une maison, des granges, cours, colombiers et jardins, appelée la Ferme de Grenelle. L’abbaye de Saint-Germain-des-Prés y avait une ferme appelée le Château de Grenelle, construction d’un étage coiffé d’un très haut comble et occupant l’emplacement de la caserne Dupleix actuelle.
A l’agriculture se substitue au fil des siècles, l’armée… Ainsi, en 1750, le financier Pâris-Duverney, avec l’appui de la Marquise de Pompadour, proposa à Louis XV l’établissement, à proximité de l’Hôtel des Invalides, d’un collège académique pour 500 jeunes gentilshommes pauvres, de préférence fils d’officiers tués ou devenus infirmes au service, destinés à fournir à l’armée des officiers instruits ; cet établissement devait être dans la pensée des fondateurs un édifice aussi grandiose que l’était l’Hôtel Royal des Invalides construit sous le règne de Louis XIV.
Louis XV accepta le projet, ainsi qu’il l’écrivit à la marquise en janvier 1751 : « Approuvé, le projet, approuvé, petite bien-aimée, puisque vous le voulez absolument ». En conséquence, on acheta en juin 1751, les terrains du château de Grenelle, acquisition suivie en février 1753 de celle de la ferme de Grenelle. Jacques-Ange Gabriel en 1732, comme premier architecte du roi, fut chargé d’établir le projet des constructions. La construction de l’Hôtel Royal Militaire commença en 1752. Elle fut assez lente étant donné, d’une part, son ampleur et, d’autre part, le manque de fonds ; à celui-ci, Madame de Pompadour remédia souvent en prélevant des sommes importantes sur sa cassette particulière, et le roi en allouant à l’Ecole les produits d’une loterie, les revenus de l’Abbaye de Laon, et ceux d’un impôt sur les cartes à jouer. Et l’école put ouvrir des classes dès 1760.
L’Ecole Militaire fut réorganisée en 1777 par le comte de Saint-Germain, sous le nom d’Ecole des cadets-gentilshommes. Elle était réservée aux seuls gentils hommes et l’élite des écoles militaires de province y était reçue en stage pendant un an. C’est ainsi qu’elle reçut le 22 octobre 1784 cinq jeunes gens du collège de Brienne, dont Bonaparte, âgé de quinze ans. Il fut incorporé sous cette mention : « 22 octobre 1784, de Buonaparte (Napoleone), né le 15 août 1769 (E.R.) (élève du roi) ; il quitta l’école un an après avec le grade de sous-lieutenant dans le régiment de la Fère-Artillerie qui tenait garnison à Valence.

Après avoir servi quelque temps au début de la Révolution de dépôt de blé et de farine, l’Ecole Militaire servit de quartier de cavalerie à partir de 1793. Le Second Empire l’agrandit pour qu’elle servît aussi à un quartier d’artillerie. L’Ecole est aujourd’hui le siège de l’Ecole supérieure de Guerre et d’autres centres d’études militaires.
Tout naturellement, le Champ-de-Mars était le terrain de manœuvre des élèves de l’Ecole Militaire. Il servit surtout comme terrain de revues des troupes de la Maison du Roi, en remplacement du terrain des Sablons. On l’agrandit une première fois afin qu’il puisse contenir pas moins de 10 000 hommes rangés en bataille. Pourtant, ce terrain de manœuvre fut jugé insuffisant et on lui incorpora en 1773, l’extrémité occidentale de l’île des Cygnes après le comblement du petit bras de la Seine qui l’en séparait. Ce Champs-de-Mars fut également utilisé pour l’expérience aérostatique du physicien Charles et des frères Robert lorsqu’ils lâchèrent ici, le 27 août 1783, le premier ballon, sans nacelle et sans équipage, conçu scientifiquement. Cependant, ce ballon s’abattit à Gonesse, 45 minutes après son envol. L’année suivante, le 2 mars 1784, Blanchard s’envola à son tour du Champ-de-Mars afin de démontrer qu’il avait trouvé le problème de la direction des ballons, mais au lieu d’atterrir, comme il l’avait prévu, à La Villette, il atterrit à Billancourt.
L’Ecole Militaire – Paris VIIe
A partir de 1790, le Champ-de-Mars devint le théâtre de nombreux événements révolutionnaires dont le premier fut la Fête de la Fédération où Talleyrand officia, le 14 juillet 1790, devant 300 000 spectateurs. L’évêque d’Autun était assisté de 300 prêtres et d’une centaine d’enfants de chœur : La Fayette prêta le premier serment de fidélité à la Nation et à la Constitution que répétèrent sous une pluie diluvienne les 300 000 spectateurs ainsi que la famille royale installée dans une tribune devant l’Ecole Militaire.
Pourtant en novembre 1793, le Champ-de-Mars renouait avec les épisodes sanglants de son histoire, Bailly y fut décapité dans des conditions odieuses. Le 8 juin 1794, le Champ-de-Mars vit l’apothéose de la fête de l’Etre Suprême et aussi celle de Robespierre dont heureusement la popularité commença à décliner à partir de ce jour. La Restauration y reconstitua, en 1826, un des combats de l’expédition d’Espagne de 1823, en édifiant sur la colline située en face, de l’autre côté de la Seine, un fort de Cadix, le Trocadéro, qu’avaient défendu les Espagnols.
Enfin, le Champ-de-Mars hébergea les expositions universelles de 1867, 1878, 1889 surtout avec l’édification de la Tour Eiffel, puis celles de 1900 et de 1937. A noter que le fer appartient à la symbolique de Mars…
Et pour rester dans cet univers guerrier du Champ-de-Mars, celle qui est devenue la rue Dupleix était un ancien chemin de terre de la plaine maraîchère de Grenelle qui conduisait au XVe siècle à la ferme de Grenelle évoquée plus haut. L’abbaye de Sainte-Geneviève a eu dans ces parages ses fourches patibulaires, d’où son nom, en 1540, de chemin du Gibet. Enfin, en 1794, on installa dans le château et la ferme de Grenelle une fabrique de poudre dont la direction fut confiée au chimiste Chaptal. Cet endroit avait été choisi pour sa solitude. Le 30 août 1794, 150 000 kilos de poudre explosèrent pour une cause qui n’a jamais été connue. Les dégâts furent considérables et s’étendirent loin puisque le grand orgue de l’église Saint-Germain L’Auxerrois fut détérioré, et que de nombreuses personnes furent tuées ou blessées dans Paris.
On se souvient que Mars est à la fois le dieu de la guerre et de l’agriculture. Au Champ-de-Mars appartient également cette double casquette. C’est en 1771 qu’Antoine Parmentier, alors âgé de seulement 20 ans, rapporte des Amériques la pomme de terre. A cette époque, l’Europe connaissait une importante famine. Pourtant, il faudra attendre 1788 pour que le parlement autorise la culture de ce tubercule pour combler les besoins alimentaires de la France. Les premiers lieux de culture en France auraient été situés sur l’actuel emplacement du Champ-de-Mars, les pommes de terre étant plantées aux alentours du mois de mars. Petit rappel, le Soleil entre en Bélier, signe de Mars, le 21 mars.
Antoine Augustin Parmentier
Par ailleurs, le monde de Mars est également celui des sportifs et notamment ceux qui pratiquent la course à pied. Or, de nombreux coureurs et joggeurs s’entraînent autour du Champ-de-Mars dont le tour fait un peu moins de 2 kilomètres. Chaque année, le dernier week-end de septembre, est organisé le Famillathlon, dans le cadre de la fête du « Week-end du sport en famille » ainsi que celui du Champ-de-Mars. Ce vaste espace accueillit également les épreuves de fleuret et de sabre des Jeux olympiques d’été de 1900, autres disciplines typiquement en rapport avec Mars le guerrier, ne dit-on pas « croiser le fer »….
Enfin, il existe également à Paris, non loin du Champ-de-Mars, la Fontaine de Mars, œuvre de Beauvallet, édifiée entre 1806 et 1809. Elle se situe rue Saint-Dominique dans la partie comprise entre l’avenue Bosquet et l’esplanade des Invalides (n° 129-131). Le bas-relief d’une de ses faces représente Hygie, la déesse de la Santé, donnant à boire à Mars, le dieu de la Guerre. On voit entre ses pilastres des vases entourés par le serpent, symbole d’Esculape. Elle recevait l’eau de la pompe à feu du Gros-Caillou. Cette fontaine est aujourd’hui classée. Près de celle-ci se trouvait, de 1765 à 1892, l’hôpital militaire du Gros-Caillou, fondé par le Maréchal de Biron pour ses gardes-françaises.
Dans un passé très proche, on a beaucoup parlé de la Fontaine de Mars, il s’agissait alors du restaurant tout proche, devenu du même coup célèbre puisque le Président des Etats-Unis, Barack Obama, choisit d’y dîner en famille, lors d’une visite officielle en France. Il y eut également un « Promeneur du Champ de Mars » célèbre en la personne de François Mitterand…
Hygie
Bibliographie
Connaissance du Vieux Paris – Jacques Hillairet – Club Français du Livre
Métronome – Histoire de France au rythme du métro parisien – Lorànt Deutsch – Editions Michel Lafon