26 OCTOBRE… L’AUTOMNAL SAINT DIMITRI… FAIT FACE AU PRINTANIER SAINT GEORGES
(06 - MYTHES, LEGENDES, TRADITIONS ET SYMBOLISME) par sylvietribut le 26-10-2011
Les points cardinaux du calendrier solaire dans les Balkans, comme dans l’ensemble du monde chrétien, sont l’occasion de fêtes religieuses, qui se superposent à des festivités antérieures, mais l’architecture annuelle du temps est dominée par d’autres dates-clés qui assurent la cohésion rituelle dans le cadre des sociétés rurales. Il s’agit de la célébration des deux « Portes de l’année» qui correspondent à l’entrée dans la belle saison et à l’entrée dans la période hivernale. Car dans le Sud-Est européen, et dans le cadre du monde rural, on ne connaissait que ces deux saisons.
Saint Dimitri
Toute la conception populaire du temps cyclique est fortement marquée par une dualité qui rappelle celle du mythe de Caïn et Abel : le conflit entre les impératifs d’une économie pastorale et le besoin d’une économie agricole dans une terre relativement pauvre et surpeuplée. La conception métaphysique de la vie, et les coutumes qui accompagnent les festivités calendaires, évoquent cette dualité qui est souvent exorcisée au moyen du rite. Les divinités féminines de jadis, la Vierge et accessoirement certaines saintes protègent les fruits de la terre et les laboureurs. Des saints se portent garants de la santé des troupeaux et de la réussite des bergers.
Chagall – Le Meurtre d’Abel par Caïn
Les deux Portes de l’année sont dominées par deux saints extrêmement populaires dans le monde orthodoxe : saint Georges, fêté le 23 avril et associé au cycle pascal, et saint Dimitri, fêté le 26 octobre, patron des foires d’automne où se manifeste l’abondance de l’année agricole écoulée. Il serait d’ailleurs juste d’évoquer la proximité des dates-clés du calendrier populaire du Sud-Est européen et de celles du calendrier celtique, qui, lui aussi, divisait l’année en deux saisons dont chacune durait six mois, commençant respectivement le 1er mai et le 1er novembre. Par ailleurs, depuis plusieurs siècles, la foire de Salonique est le plus grand événement du monde agricole dans les Balkans et récemment, « mutatis mutandis », elle devient aussi l’occasion du plus grand festival culturel du Sud-Est européen.
Les deux saints sont considérés, dans l’ensemble des Balkans, comme protecteurs des bergers et des troupeaux (d’ovins et de caprins) et leur fête détermine la transhumance ; mais curieusement l’étymologie du prénom des deux saints évoque directement les labours et le culte de la Terre : Georges est associé aux « georgia » (œuvres de la terre), l’agriculture, et Dimitri à Déméter (terre-mère), la divinité hellénique ayant enseigné l’agriculture.
La Saint-Georges détermine la date du départ des troupeaux vers les alpages et le début des baux entre éleveurs et propriétaires des pâturages d’été.
Paolo Uccelo – Saint Georges terrassant le dragon
Par contre, la fête de Saint Dimitri marque le départ d’une nouvelle année agricole avec la préparation de la terre et les semailles, la dégustation du vin nouveau, le retour des troupeaux vers les plaines et les nouveaux baux pour l’occupation des pâturages d’hiver. Jadis, cette date marquait l’échéance des contrats des marins et la fin de la saison de navigation. Pour les habitants des Balkans, la Saint-Dimitri est l’occasion du « petit été », un moment du retour du beau temps avant les intempéries de novembre.
Saint Dimitri est peu connu du monde catholique. Son culte est plus important dans l’ensemble de l’orthodoxie, Dimitri étant un prénom très fréquent dans les traditions slaves. Né à Salonique dont il est le saint patron, il vécut à la fin du IIIe siècle. Son martyr, selon le Synaxare, recueil populaire des Vies de saints, se situe à l’époque de Dioclétien et de Maximien. Officier de l’armée impériale, il se convertit au christianisme dont il était un fervent militant.
Saint Nestor
Mis en prison pendant une visite de Maximien à Salonique, car on redoutait son influence sur les foules, Dimitri encouragea Nestor, un jeune athlète, dans son combat avec le lutteur favori de l’empereur, Lyaios. Celui-ci fut inopinément terrassé par Nestor, qui attribua publiquement sa victoire à la grâce du Christ et à la suprématie du christianisme qui lui était enseigné par Dimitri, son père spirituel. L’issue de la lutte, l’offense faite à l’empereur, la discorde semée dans les rangs de l’armée et surtout la peur de voir cette religion des pauvres et des persécutés se répandre eurent comme conséquence une punition exemplaire des deux chrétiens : la mort précédée de martyrs. Depuis, les fêtes des deux saints se succèdent, la Saint-Nestor étant célébrée le 27 octobre.
Mais l’importance de saint Dimitri n’est pas attribuée seulement au témoignage de sa foi ; elle est associée à un miracle, preuve d’un privilège divin : dès sa mort son corps exhalait du « Myron » (huile parfumée), qui guérissait les maladies et éloignait les dangers.
L’arbre de myrrhe
C’est sous son aspect de « myrobole » (exhalant de la myrrhe), que Saint Dimitri acquit au cours des siècles sa réputation de saint protecteur de Salonique et de guérisseur. Les apparitions miraculeuses du saint sont liées à la sauvegarde de sa ville menacée par les Sarrazins, les Avares, etc. mais elles sont aussi à l’origine de la fondation de nouvelles églises et de la transmission de la foi chrétienne vers le Nord, pendant les premiers siècles de l’Empire byzantin et ensuite pendant la christianisation des Slaves. Dans les mosaïques où figurent les premières représentations du saint, celui-ci apparaît debout, dans l’attitude hiératique d’un haut dignitaire romain. Mais, dans l’iconographie populaire, il est présenté, à l’instar de Saint Georges, comme un jeune cavalier sur un cheval roux, menaçant de sa lance un homme, Lyaios, personnification du monde païen, allongé sous son cheval.
La complémentarité des deux saints s’exprime avec beaucoup de pertinence dans un chant populaire qui décrit leur antagonisme :
« Saint Georges, terrible « éparpilleur » des familles, dit Saint-Dimitri,
Moi je rassemble les mères et les enfants, les hommes et leurs tendres épouses ».
« Moi, dit Saint Georges, j’apporte le printemps que tu dessèches,
Je conduis dans les montagnes les moutons que tu condamnes aux plaines boueuses,
Je mets la flûte enchanteresse à la bouche des bergers ».
Bibliographie : Fêtes et croyances populaires en Europe d’Yvonne de Sike – Editions Bordas
