DANS LE MONDE DU SCORPION… LE LOUP ET LA LOUVE

(09 - LES ANIMAUX DU ZODIAQUE) par sylvietribut le 07-11-2009

Le loup est synonyme de sauvagerie et la louve de débauche. Mais le langage des symboles interprète ces animaux d’une façon infiniment plus complexe du fait, tout d’abord, qu’à l’instar de tout autre vecteur symbolique, ils peuvent être valorisés positivement autant que négativement.

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Positif apparaît le symbolisme du loup, si l’on remarque qu’il voit la nuit. Il devient alors symbole de lumière, solaire, héros guerrier, ancêtre mythique. C’est pourquoi chez les Nordiques et chez les Grecs où il est attribué à Belen ou à Apollon.

Le créateur des dynasties chinoise et mongole est le loup bleu céleste. Sa force et son ardeur au combat en font une allégorie que les peuples turcs perpétueront jusque dans l’histoire contemporaine, puisque Mustapha Kemal, qui s’était nommé lui-même Atatürk, c’est-à-dire « Père des Turcs », avait reçu de ses partisans le surnom de « loup gris ». Le peuple turc qui, rassemblé autour de lui, menait le combat pour retrouver son identité, menacée par la décadence de l’empire ottoman, reconduisait ainsi une très ancienne image : celle de l’ancêtre mythique de Gengis Khan, loup bleu, cratophanie de la lumière ouranienne, c’est-à-dire la foudre, et dont l’union avec la biche blanche ou fauve, représentant la terre, plaçait à l’origine de ce peuple la hiérogamie terre-ciel.

Les peuples de la Prairie nord-américaine semblent avoir interprété de la même façon la signification symbolique de cet animal : « Je suis le loup solitaire, je rôde en maints pays » dit le chant de guerre des Indiens de la Prairie.

La Chine connaît également un loup céleste, l’étoile Sirius, qui est le gardien du Palais céleste, la Grande Ourse. Ce caractère polaire se retrouve dans l’attribution du loup du Nord. On remarque toutefois que ce rôle de gardien fait place à l’aspect féroce de l’animal : ainsi, dans certaines régions du Japon, l’invoque-t-on comme protecteur contre les autres animaux sauvages. Il évoque une idée de force mal contenue, se dépensant avec fureur, mais sans discernement.

La louve de Romulus et Remus est, elle, non pas solaire et céleste, mais terrienne sinon chthonienne. Ainsi, dans un cas comme dans l’autre, cet animal reste associé à l’idée de fécondité. La croyance populaire, en pays turc, a jusqu’à nos jours conservé cet héritage. Parmi les bézoards appréciés par les Yakoutes, en Sibérie, celui du loup est considéré comme le plus puissant ; en Anatolie, c’est-à-dire à l’autre extrémité de l’extension géographique des peuples altaïques, on voit encore des femmes stériles invoquer le loup pour avoir des enfants.

Au Kamchatka « à la fête annuelle d’octobre, on fait une image de loup en foin et on la conserve un an pour que le loup épouse les filles du village ; chez les Samoyèdes on a recueilli une légende qui met en scène une femme qui vit dans une caverne avec un loup ».

Cet aspect chthonien ou infernal du symbole constitue son autre face majeure. Elle semble restée dominante dans le folklore européen, comme en témoigne par exemple le conte du Chaperon Rouge. On le voyait déjà apparaître dans la mythologie gréco-latine avec la louve de Mormolycé, nourrice d’Achéron, dont on menaçait les enfants comme, de nos jours, on évoque « le grand méchant loup » ; c’est le manteau de peau de loup dont se revêt Hadès/Pluton, maître des Enfers ; les oreilles de loup du dieu de la mort étrusque.

C’est aussi selon Diodore de Sicile, Osiris ressuscitant sous forme de loup « pour aider sa femme et son fils à vaincre son frère méchant ».

C’est aussi une des formes données à Zeus, à qui on immolait en sacrifice des êtres humains, aux temps où régnait la magie agricole, pour mettre un terme aux sécheresses, aux fléaux naturels de toute sorte : Zeus déversait alors la pluie, fertilisait les champs, dirigeait les vents.

Dans l’imagerie du Moyen Age européen les sorciers se transforment le plus souvent en loups pour se rendre au Sabbat, tandis que les sorcières, dans les mêmes occasions, portent des jarretelles en peau de loup. En Espagne, il est monture du sorcier. La croyance aux lycanthropes ou loups-garous est attestée depuis l’Antiquité en Europe ; Virgile en fait déjà mention. En France, à peine commençait-on à en douter sous Louis XIV. C’est une des composantes des croyances européennes, un des aspects sans doute que revêtent les esprits des forêts.

 

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Selon Collin de Plancy, « Bodin raconte sans rougir qu’en 1542 on vit un matin cent cinquante loups-garous sur une place de Constantinople ».

Ce symbolisme de dévorateur est celui de la gueule, image initiatique et archétypale liée au phénomène de l’alternance jours-nuit, mort-vie : la gueule dévore et rejette, elle est initiatrice, prenant selon la faune de l’endroit, l’apparence de l’animal le plus vorace : ici le loup, là le jaguar, le crocodile.

La mythologie scandinave présente spécifiquement le loup comme un dévorateur d’astres ce qui peut être rapproché du « loup dévorateur de la caille » dont parle le Rig-Veda. Si la caille est un symbole de lumière, la gueule du loup est la nuit, la caverne, les enfers, la phase de pralâya cosmique ; la délivrance de la gueule du loup, c’est l’aurore, la lumière initiatique faisant suite à la descente aux enfers, le kalpa.

Fenrir, le loup géant, est un des ennemis les plus implacables des dieux. Seule la magie des nains peut arrêter sa course, grâce à un ruban fantastique que nul ne peut rompre ou couper.

osiris-relief-anubisDans la mythologie égyptienne, Anubis, le grand psychopompe, est appelé Impou, « celui qui a la forme d’un chien sauvage » ; on le révère à Cynopolis, comme le dieu des enfers.

Cette gueule monstrueuse du loup dont Marie Bonaparte parle dans son auto-analyse, comme étant associée aux terreurs de son enfance consécutives à la mort de sa mère, n’est pas sans rappeler les contes de Perrault : « Grand-Mère comme tu as de grandes dents ! ». Il y a donc, observe G. Durand, une convergence très nette entre la morsure des canidés et la crainte du temps destructeur. Kronos apparaît ici avec le visage d’Anubis, du monstre dévorant le temps humain ou s’attaquant même aux astres mesureurs du temps.

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 Notons pour conclure que ce loup infernal, surtout sa femelle, incarnation du désir sexuel, constituent un obstacle sur la route du pèlerin musulman en marche vers La Mecque, et plus encore sur le chemin de Damas, où elle prend les dimensions de la bête de l’Apocalypse.

Le loup est l’animal le plus emblématique de l’histoire de l’Europe. Il était d’ailleurs à l’honneur durant l’Antiquité chez la totalité des anciens peuples européens. De plus, le loup occupe une place dans toutes les religions d’Europe même monothéistes. Il est respecté, vénéré ou craint.

Avant le développement de l’agriculture et de l’élevage, de nombreux peuples d’Europe se disaient descendants des loups et vouaient ainsi un culte au dieu-loup ancêtre. Dans l’Antiquité, voir un loup avant le début d’une bataille était aussi présage de victoire, le loup étant l’animal symbolique du chasseur et du guerrier.

Le loup dans le folklore

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Romulus et Remus, furent élevés par la louve du Capitole. Mais il faut savoir que les jumeaux furent rajoutés bien après la louve. Les relations entre les loups et les hommes sont toujours houleuses. Le folklore montre le loup comme un prédateur sanguinaire, sauf dans quelques exceptions, comme en Italie où à cause du mythe de Romulus et Remus, elle joue un rôle protecteur et nourricier. Il en va de même chez les Esquimaux et chez les Amérindiens.

Dans la Bible, le loup est associé à la tribu de Benjamin.

saint-francois-et-le-loup-de-gubbio2Dans la Légende dorée, on trouve le loup de Gubbio amadoué par Saint François. A ce propos diverses questions se posent.  Est-ce : une pure allégorie ? L’adaptation d’une légende ancienne, étrangère à Saint François ? Un miracle réel ? Une transposition, sous une forme dramatique et pittoresque ? Ou bien la délivrance de Gubbio ravagée par des loups ? Ou encore un voyage de Saint François au monastère de San Verecondo, près de Gubbio, au cours duquel le saint répondit à des paysans qui l’engageaient à s’arrêter par crainte de loups féroces et qui lui fit répondre : « Je n’ai fait faire à frère loup aucun mal qui lui permette d’avoir l’audace de dévorer votre frère âne ». Mais ce pourrait être aussi la transformation de l’histoire d’un brigand avec qui les habitants de Gubbio auraient fait la paix par l’entremise de Saint François. La tradition de Gubbio, où l’on aurait récemment trouvé le crâne d’un loup à l’endroit qui passait depuis longtemps pour être le tombeau de cette brave vête, fixe l’épisode à 1220, mais si on le rattache au voyage de Saint François à San Verecondo, il serait postérieur à la stigmatisation. Toutefois, les monuments de Gubbio rappellent le souvenir de « frère loup », qui était peut-être une louve !

Soit dit en passant, Gubbio est vraie ville du Moyen Age, intacte et délicieuse dans ses murs d’enceinte, à flanc de montagne, où l’on imagine bien que les loups devaient pulluler. D’ailleurs, il y a toujours des loups en Italie, juste en peu plus bas sur l’Apennin, dans les Abruzzes. Un détour s’impose si vous vous rendez en Ombrie et à Assise. 

 

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Dans l’imagination occidentale, le loup incarne l’animal féroce par excellence. Craint dans toute l’Antiquité et au Moyen Age, il revient aux temps modernes périodiquement se réincarner dans une quelconque bête du Gévaudan.

la-bete-du-gevaudan1 Cette Bête du Gévaudan aurait été un animal à l’origine d’une série d’attaques contre des humains survenues entre 1764 et 1767. Ces attaques, le plus souvent mortelles, entre 88 et 124 recensées selon les sources, eurent lieu principalement dans le nord de l’ancien pays du Gévaudan, ce qui correspond globalement à l’actuel département de la Lozère. Quelques cas avaient été signalés dans le sud de l’Auvergne, dans le nord du Vivarais et du Rouergue. La Bête du Gévaudan dépassa rapidement le stade du fait divers, au point de mobiliser de nombreuses troupes royales et de donner naissance à toutes sortes de rumeurs, tant sur la nature de cette bête, vue tour à tour comme un loup, un animal exotique et même un loup-garou, voire un tueur en série à une époque plus récente, que sur les raisons qui la poussaient à s’attaquer aux populations, du châtiment divin à la théorie de l’animal dressé pour tuer. L’affaire ne fut jamais élucidée. Entre 1764 et 1767, deux animaux, identifiés comme de gros loups, furent abattus. Le premier par François Antoine, porte-arquebuse du roi de France, en septembre 1765, sur le domaine de l’abbaye royale des Chazes. A partir de cette date, les journaux et la cour se désintéressèrent du Gévaudan, bien que d’autres morts attribuées à la Bête aient été déplorées ultérieurement. Le second loup fut abattu par Jean Chastel, enfant du pays domicilié à La Besseyre-Saint-Mary, le 19 juin 1767. Selon la tradition, l’animal tué par Jean Chastel était bien la Bête du Gévaudan car, ensuite, plus aucune mort ne lui fut plus attribuée. 

le-loup-et-lagneau-la-fontaine Auparavant le loup avait beaucoup inspiré Jean de La Fontaine puisque pas moins sept fables en font le protagoniste : le loup et l’agneau, le loup et le chien, le loup plaidant contre le renard par-devant le singe, le loup devenu berger, le loup et la cigogne, le loup et les brebis, le loup et le chien maigre.

la-chevre-de-moniseur-seguin-alphonse-daudet Plus tard, Alphonse Daudet dans une de ses lettres raconte à son ami et poète Gringoire la triste destinée de la chèvre de Monsieur Seguin qui paya fort cher son goût pour la liberté, bien qu’elle fût prévenue du sort que le loup lui réservait. Daudet se sert du loup. Et la morale du conte est implicite. Il dit en toutes lettres que « le loup se jeta sur la petite chèvre et la mangea ». C’est ainsi que Daudet ne dit pas clairement quel pourrait être, d’après lui, le sort de Gringoire s’il persiste à être poète. Le loup représenterait donc la société impitoyable, ou plus simplement la faim, évoqué au début du conte quand il décrit « cette face maigre qui crie la faim… ». Quelle que soit l’interprétation, Daudet voit pour Gringoire un sombre avenir de sans-le-sou et des conditions associées. 

Enfin, l’expression « attraper » ou « choper le loup » signifie familièrement avoir une irritation au niveau de différentes zones sensibles du corps : aisselles, pli de l’aine, intérieur des cuisses, anus, etc… due à des frottements répétés ou à une mauvaise hygiène. Cette expression provient probablement des hurlements, comparables à ceux du loup, que la douleur peut provoquer.

Quant à Sigmund Freud, il associait, dans l’inconscient, le loup au désir, aux pulsions primales, particulièrement sexuelles.

Avec le loup, son histoire, ses symboles et ses légendes, on est bien dans l’univers Scorpion.

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Bibliographie : Dictionnaire des Symboles – Jean Chevalier et Alain Gheerbrant – Editions Robert Laffont/Jupiter – Collection Bouquins

 

 

 

 

 

 

 

 

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LA SCORPIONESQUE ET MORTIFERE BELLADONE

(07- DE LA PLANTE A L'ETOILE) par sylvietribut le 05-11-2009

Avec la Belladone, on est toujours dans la symbolique Scorpion de la vie et de la mort. Et, si l’on en croit les témoignages de chercheurs allemands du début du XXe siècle ayant expérimenté une pommade contenant des extraits de trois plantes mortifères, on peut, même de nos jours « vivre » les expériences des nuits de sabbats aux courses effrénées, aux plaisirs intenses, que les sorcières avouaient sous la torture. Ces scientifiques se sont livrés à leurs expériences insolites pour tester une recette d’onguent du XVIIe siècle, découverte fortuitement au cours d’une recherche sur la sorcellerie. Même si la recette est imaginaire, il n’en reste pas moins vrai que la combinaison des trois plantes dans une composition quelconque ne peut être que dangereuse.

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Plante curieuse et capricieuse que la Belladone aux fleurs livides, au contact visqueux, à l’odeur fétide : elle apparaît mystérieusement dans un endroit en massif de plusieurs pieds une année pour disparaître ensuite de façon radicale sans aucune raison apparente. Son nom, Atropa belladonna, évoque l’inflexible belle femme – mais aussi, Atropos, la Parque chargée de couper le fil de la vie, tant cette plante inquiétante est fatale par la toxicité de toutes ses parties. Parmi les divers alcaloïdes qu’elle contient, l’atropine, la scopolamine et la nicotine sont des poisons dangereux. Une vingtaine de ses fruits luisants, de la taille d’une cerise, d’un noir violacé, à la chair sucrée, suffisent pour tuer un homme. L’intoxication se manifeste par un sentiment d’étouffement progressif, et la mort, due à la paralysie des muscles respiratoires, survient rapidement.

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 Atropos

 Quant à l’appellation séduisante de « bella donna » (belle femme), elle provient de l’usage que faisaient, à la Renaissance, les belles Italiennes d’un collyre à l’extrait d’atropine, pour dilater la pupille et rendre les yeux brillants. En effet, la dilatation des pupilles est une des manifestations de l’excitation sexuelle et de l’admiration désirante, manifestation inconsciemment perçue par les hommes et qui les stimule ; de plus, cela faisait légèrement loucher, c’était à cette époque caractéristique de la beauté, d’où l’expression « avoir une coquetterie dans l’œil ». Cette préparation est d’ailleurs toujours utilisée en ophtalmologie.

jusquiame-noireLa Jusquiame que l’on trouve dans les décombres et les terrains vagues est aussi une plante capricieuse qui apparaît et disparaît au gré des années. Les feuilles, grandes et molles, répandent une odeur repoussante. Les fleurs à l’aspect inquiétant, d’un jaune sale veiné de violet, réunies en bouquets au sommet des tiges, donnent naissance à des capsules contenant des graines en forme de rein ; toutes ces caractéristiques avaient excité l’imagination populaire et, si  les animaux ne la touchaient jamais à cause de son odeur, les hommes en tiraient un baume utilisé en frictions contre les rhumatismes.

Si par malchance les journaliers qui coupaient de l’herbe pour le fourrage n’étaient pas très attentifs, quelques feuilles de jusquiame mêlées aux plantes sèches suffisaient pour provoquer chez les animaux une agonie atroce : après de violentes convulsions et des ballonnements, ils mouraient paralysés. De tels effets ne pouvaient être dus qu’à des sorciers : accusés d’avoir infesté la nourriture des bêtes, ils devenaient des personnages haïs dans les sociétés rurales. En fait, l’hyosciannine, un des alcaloïdes de la Jusquiame, connue sous le nom classificatoire Hyoscyamus niger, est un poison puissant utilisé en pharmacologie, à petites doses, comme antinévralgique et narcotique.

 Le nom de Jusquiame vient du grec ancien « hyoskyamos » littéralement « fève de porc » : il s’agit d’une allusion à l’épisode de l’Odyssée lorsque la magicienne Circé transforme en pourceaux les compagnons d’Ulysse en leur faisant pour cela boire un philtre contenant de la jusquiame.

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Mais Ulysse était immunisé grâce à un antidote végétal dont Hermès lui avait fait présent. Certains interprètent cet épisode comme une métaphore opposant la bestialité, c’est-à-dire le pourceau, à la raison. Toutefois, les Solanacées vireuses, dont fait partie la jusquiame, sont fréquemment évoquées dans les histoires de métamorphoses d’homme en animal. Elles peuvent en effet générer des hallucinations particulièrement puissantes, y compris celle d’avoir pris la forme d’un animal, au point d’en adopter le comportement.

Enfin la Stramoine, aux larges feuilles velues et aux fleurs en forme d’entonnoir, était jadis cultivée dans les jardins et réputée éloigner les taupes. Elle contient elle aussi divers alcaloïdes extrêmement toxiques.  En réalité toute la famille des solanacées, dont fait partie aussi la pomme de terre, sont dangereuses. Heureusement pour nous ce sont les feuilles et non les tubercules qui se révèlent vénéneuses.

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Dans le domaine des belles empoisonneuses, ces trois-là ne sont pas seules au monde. Comme les littératures grecque et romaine, l’histoire moderne est riche en empoisonnements. Elle recèle une multitude de pratiques criminelles où les stratégies familiales, les questions d’honneur et la politique s’entremêlent et où la macération et la concoction de quelques herbes « choisies » s’offrent aux convenances, aux compromis et à la ruse. Nous sommes toujours dans le monde et la symbolique du Scorpion.

Enfin, deux auteurs du Ier siècle avant Jésus-Christ, Diodore de Sicile et Strabon, rapportent que les Celtes empoisonnaient leurs pointes de flèches avec le suc de la stramoine datura, la description du fruit ne laissant aucun doute quant à l’identité de la plante. Beaucoup plus tard… Condorcet est mort en avalant du stramonium et de l’opium.

cigue1L’empoisonnement le plus fameux est certainement celui de Socrate, raconté par Platon dans le Phédon. A base de ciguë, ce poison provoquait l’arrêt progressif de la circulation et du cœur, qui se manifestait par un refroidissement des extrémités avant la mort. La sérénité de Socrate durant son agonie et l’absence des spasmes violents qui caractérisent l’intoxication par la ciguë semble indiquer la présence dans cette tisane léthale, de narcotiques tels que la jusquiame. Toutefois la formule, secret d’Etat athénien, fut perdue avec la fin de l’Antiquité.

La Rome antique et l’Italie de la Renaissance, ainsi que les cours européennes, gèrent les affaires politiques à coups d’empoisonnements. Chatons de bagues et médaillons creux, cachettes raffinées de poudres ou de philtres mortels, en sont la preuve. On les administre à ses ennemis ou à soi-même, en cas d’ultime nécessité. Jusqu’au XVIIIe siècle où commence la « carrière » de l’arsenic, les plantes maudites sont à l’origine de milliers de morts et de scandales dues au « mauvais café » ou au « vin de la trahison ».

La mort ne frappait pas seulement les victimes mais aussi les empoisonneuses présumées que l’on faisait brûler vives comme des personnes encombrantes. Car si les hommes sont impliqués dans les meurtres violents, les femmes, elles, ont toujours préféré les armes silencieuses et discrètes qui tuent sans effusion de sang.

Sorcières et empoisonneuses, les femmes le furent autant que guérisseuses. La connaissance des herbes sacrées, des herbes d’amour et d’autres sortilèges allait de pair avec celle des plantes de la mort. Mais surtout les femmes connaissaient les plantes « bonnes » pour les avortements, qui s’avéraient souvent dangereuses. Et ce ne sont pas seulement les sorcières qui jouaient avec la mort, car les empoisonnements dans les campagnes étaient beaucoup plus fréquents qu’on veut bien le laisser croire ; combien de témoignages de morts subites dans d’atroces douleurs, combien de personnes paralysées évoquées dans les seules Mémoires de Saint-Simon, par exemple.

On préparait encore le « bouillon d’onze heures » destiné aux parents encombrants, arrière-grand-tantes et oncles célibataires dont on convoitait l’héritage. Mais de jeunes enfants et des nourrissons s’inscrivaient eux aussi dans la clientèle potentielle des empoisonneuses comme le prouvent les procès-verbaux de la justice jusqu’au siècle dernier.

aconit1L’aconit, appelée aussi « casque de Jupiter », la digitale, les ciguës figurent traditionnellement au nombre des plantes les plus dangereuses. Mais on oublie souvent que le tubercule de notre charmant cyclamen est d’une efficacité sans égal. Utilisé pour les avortements, sa toxicité n’avait pas échappé aux braconniers qui broyaient quelques petites boulettes et jetaient la pâte dans les rivières : quelques minutes plus tard des poissons endormis venaient à la surface le ventre en l’air.

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Autre famille de plantes traîtresses : les liliacées. Ce sont des plantes à oignons : les bulbes des colchiques d’automne, les muguets ou les amaryllis peuvent être fatals. De même plusieurs variétés de renoncules ont des racines toxiques : les pivoines, les anémones, les boutons d’or pour ne mentionner que les plus communs.

Curieusement deux plantes connues depuis la plus haute Antiquité comme plantes de l’immortalité sont, elles aussi, dangereuses. Il s’agit de l’if, que l’on trouve souvent taillé dans les haies et dans les cimetières. La plante femelle est extrêmement toxique. Quelques grammes de son feuillage peuvent faire périr le cheval, particulièrement sensible à son poison, la taxine, qui attaque le système nerveux. Jadis l’if faisait partie des plantes que l’on cultivait dans les abords des châteaux féodaux car on utilisait ses branches extrêmement flexibles et solides pour la fabrication des arcs. Une autre plante, toujours verte elle aussi, mais extrêmement dangereuse est la sabine, originaire des Alpes de Provence et du Dauphiné. Consommés par les animaux, ses jeunes rameaux provoquent une mort rapide par occlusion du circuit intestinal. Jadis la sabine était une « arme » aux mains des sorcières pour provoquer des avortements.  

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Toutes ces plantes toxiques dont le catalogue n’est pas exhaustif ne trahissent cependant pas une forme de vengeance de la nature. Prudemment utilisées, elles étaient et restent des médicaments dont la pharmacopée tire des remèdes irremplaçables. Certes la nature n’est pas aussi paisible qu’elle peut paraître aux yeux des citadins ou des romantiques. Les plantes ne se répartissent pas en utiles ou nuisibles. C’est l’ignorance des lois qui régissent la vie du troisième règne qui engendre seule le danger. Dès lors qu’on en prend conscience, la nature devient intelligible et les poisons qui hantent tellement l’inconscient deviennent eux aussi des végétaux sinon domestiqués, du moins nécessaires et utiles. 

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Bibliographie : Fêtes et Croyances Populaires en Europe d’Yvonne de Sike

 

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