LA SCORPIONESQUE ET MORTIFERE BELLADONE
(07- DE LA PLANTE A L'ETOILE) par sylvietribut le 05-11-2009
Avec la Belladone, on est toujours dans la symbolique Scorpion de la vie et de la mort. Et, si l’on en croit les témoignages de chercheurs allemands du début du XXe siècle ayant expérimenté une pommade contenant des extraits de trois plantes mortifères, on peut, même de nos jours « vivre » les expériences des nuits de sabbats aux courses effrénées, aux plaisirs intenses, que les sorcières avouaient sous la torture. Ces scientifiques se sont livrés à leurs expériences insolites pour tester une recette d’onguent du XVIIe siècle, découverte fortuitement au cours d’une recherche sur la sorcellerie. Même si la recette est imaginaire, il n’en reste pas moins vrai que la combinaison des trois plantes dans une composition quelconque ne peut être que dangereuse.

Plante curieuse et capricieuse que la Belladone aux fleurs livides, au contact visqueux, à l’odeur fétide : elle apparaît mystérieusement dans un endroit en massif de plusieurs pieds une année pour disparaître ensuite de façon radicale sans aucune raison apparente. Son nom, Atropa belladonna, évoque l’inflexible belle femme – mais aussi, Atropos, la Parque chargée de couper le fil de la vie, tant cette plante inquiétante est fatale par la toxicité de toutes ses parties. Parmi les divers alcaloïdes qu’elle contient, l’atropine, la scopolamine et la nicotine sont des poisons dangereux. Une vingtaine de ses fruits luisants, de la taille d’une cerise, d’un noir violacé, à la chair sucrée, suffisent pour tuer un homme. L’intoxication se manifeste par un sentiment d’étouffement progressif, et la mort, due à la paralysie des muscles respiratoires, survient rapidement.

Atropos
Quant à l’appellation séduisante de « bella donna » (belle femme), elle provient de l’usage que faisaient, à la Renaissance, les belles Italiennes d’un collyre à l’extrait d’atropine, pour dilater la pupille et rendre les yeux brillants. En effet, la dilatation des pupilles est une des manifestations de l’excitation sexuelle et de l’admiration désirante, manifestation inconsciemment perçue par les hommes et qui les stimule ; de plus, cela faisait légèrement loucher, c’était à cette époque caractéristique de la beauté, d’où l’expression « avoir une coquetterie dans l’œil ». Cette préparation est d’ailleurs toujours utilisée en ophtalmologie.
La Jusquiame que l’on trouve dans les décombres et les terrains vagues est aussi une plante capricieuse qui apparaît et disparaît au gré des années. Les feuilles, grandes et molles, répandent une odeur repoussante. Les fleurs à l’aspect inquiétant, d’un jaune sale veiné de violet, réunies en bouquets au sommet des tiges, donnent naissance à des capsules contenant des graines en forme de rein ; toutes ces caractéristiques avaient excité l’imagination populaire et, si les animaux ne la touchaient jamais à cause de son odeur, les hommes en tiraient un baume utilisé en frictions contre les rhumatismes.
Si par malchance les journaliers qui coupaient de l’herbe pour le fourrage n’étaient pas très attentifs, quelques feuilles de jusquiame mêlées aux plantes sèches suffisaient pour provoquer chez les animaux une agonie atroce : après de violentes convulsions et des ballonnements, ils mouraient paralysés. De tels effets ne pouvaient être dus qu’à des sorciers : accusés d’avoir infesté la nourriture des bêtes, ils devenaient des personnages haïs dans les sociétés rurales. En fait, l’hyosciannine, un des alcaloïdes de la Jusquiame, connue sous le nom classificatoire Hyoscyamus niger, est un poison puissant utilisé en pharmacologie, à petites doses, comme antinévralgique et narcotique.
Le nom de Jusquiame vient du grec ancien « hyoskyamos » littéralement « fève de porc » : il s’agit d’une allusion à l’épisode de l’Odyssée lorsque la magicienne Circé transforme en pourceaux les compagnons d’Ulysse en leur faisant pour cela boire un philtre contenant de la jusquiame.

Mais Ulysse était immunisé grâce à un antidote végétal dont Hermès lui avait fait présent. Certains interprètent cet épisode comme une métaphore opposant la bestialité, c’est-à-dire le pourceau, à la raison. Toutefois, les Solanacées vireuses, dont fait partie la jusquiame, sont fréquemment évoquées dans les histoires de métamorphoses d’homme en animal. Elles peuvent en effet générer des hallucinations particulièrement puissantes, y compris celle d’avoir pris la forme d’un animal, au point d’en adopter le comportement.
Enfin la Stramoine, aux larges feuilles velues et aux fleurs en forme d’entonnoir, était jadis cultivée dans les jardins et réputée éloigner les taupes. Elle contient elle aussi divers alcaloïdes extrêmement toxiques. En réalité toute la famille des solanacées, dont fait partie aussi la pomme de terre, sont dangereuses. Heureusement pour nous ce sont les feuilles et non les tubercules qui se révèlent vénéneuses.

Dans le domaine des belles empoisonneuses, ces trois-là ne sont pas seules au monde. Comme les littératures grecque et romaine, l’histoire moderne est riche en empoisonnements. Elle recèle une multitude de pratiques criminelles où les stratégies familiales, les questions d’honneur et la politique s’entremêlent et où la macération et la concoction de quelques herbes « choisies » s’offrent aux convenances, aux compromis et à la ruse. Nous sommes toujours dans le monde et la symbolique du Scorpion.
Enfin, deux auteurs du Ier siècle avant Jésus-Christ, Diodore de Sicile et Strabon, rapportent que les Celtes empoisonnaient leurs pointes de flèches avec le suc de la stramoine datura, la description du fruit ne laissant aucun doute quant à l’identité de la plante. Beaucoup plus tard… Condorcet est mort en avalant du stramonium et de l’opium.
L’empoisonnement le plus fameux est certainement celui de Socrate, raconté par Platon dans le Phédon. A base de ciguë, ce poison provoquait l’arrêt progressif de la circulation et du cœur, qui se manifestait par un refroidissement des extrémités avant la mort. La sérénité de Socrate durant son agonie et l’absence des spasmes violents qui caractérisent l’intoxication par la ciguë semble indiquer la présence dans cette tisane léthale, de narcotiques tels que la jusquiame. Toutefois la formule, secret d’Etat athénien, fut perdue avec la fin de l’Antiquité.
La Rome antique et l’Italie de la Renaissance, ainsi que les cours européennes, gèrent les affaires politiques à coups d’empoisonnements. Chatons de bagues et médaillons creux, cachettes raffinées de poudres ou de philtres mortels, en sont la preuve. On les administre à ses ennemis ou à soi-même, en cas d’ultime nécessité. Jusqu’au XVIIIe siècle où commence la « carrière » de l’arsenic, les plantes maudites sont à l’origine de milliers de morts et de scandales dues au « mauvais café » ou au « vin de la trahison ».
La mort ne frappait pas seulement les victimes mais aussi les empoisonneuses présumées que l’on faisait brûler vives comme des personnes encombrantes. Car si les hommes sont impliqués dans les meurtres violents, les femmes, elles, ont toujours préféré les armes silencieuses et discrètes qui tuent sans effusion de sang.
Sorcières et empoisonneuses, les femmes le furent autant que guérisseuses. La connaissance des herbes sacrées, des herbes d’amour et d’autres sortilèges allait de pair avec celle des plantes de la mort. Mais surtout les femmes connaissaient les plantes « bonnes » pour les avortements, qui s’avéraient souvent dangereuses. Et ce ne sont pas seulement les sorcières qui jouaient avec la mort, car les empoisonnements dans les campagnes étaient beaucoup plus fréquents qu’on veut bien le laisser croire ; combien de témoignages de morts subites dans d’atroces douleurs, combien de personnes paralysées évoquées dans les seules Mémoires de Saint-Simon, par exemple.
On préparait encore le « bouillon d’onze heures » destiné aux parents encombrants, arrière-grand-tantes et oncles célibataires dont on convoitait l’héritage. Mais de jeunes enfants et des nourrissons s’inscrivaient eux aussi dans la clientèle potentielle des empoisonneuses comme le prouvent les procès-verbaux de la justice jusqu’au siècle dernier.
L’aconit, appelée aussi « casque de Jupiter », la digitale, les ciguës figurent traditionnellement au nombre des plantes les plus dangereuses. Mais on oublie souvent que le tubercule de notre charmant cyclamen est d’une efficacité sans égal. Utilisé pour les avortements, sa toxicité n’avait pas échappé aux braconniers qui broyaient quelques petites boulettes et jetaient la pâte dans les rivières : quelques minutes plus tard des poissons endormis venaient à la surface le ventre en l’air.
Autre famille de plantes traîtresses : les liliacées. Ce sont des plantes à oignons : les bulbes des colchiques d’automne, les muguets ou les amaryllis peuvent être fatals. De même plusieurs variétés de renoncules ont des racines toxiques : les pivoines, les anémones, les boutons d’or pour ne mentionner que les plus communs.
Curieusement deux plantes connues depuis la plus haute Antiquité comme plantes de l’immortalité sont, elles aussi, dangereuses. Il s’agit de l’if, que l’on trouve souvent taillé dans les haies et dans les cimetières. La plante femelle est extrêmement toxique. Quelques grammes de son feuillage peuvent faire périr le cheval, particulièrement sensible à son poison, la taxine, qui attaque le système nerveux. Jadis l’if faisait partie des plantes que l’on cultivait dans les abords des châteaux féodaux car on utilisait ses branches extrêmement flexibles et solides pour la fabrication des arcs. Une autre plante, toujours verte elle aussi, mais extrêmement dangereuse est la sabine, originaire des Alpes de Provence et du Dauphiné. Consommés par les animaux, ses jeunes rameaux provoquent une mort rapide par occlusion du circuit intestinal. Jadis la sabine était une « arme » aux mains des sorcières pour provoquer des avortements.

Toutes ces plantes toxiques dont le catalogue n’est pas exhaustif ne trahissent cependant pas une forme de vengeance de la nature. Prudemment utilisées, elles étaient et restent des médicaments dont la pharmacopée tire des remèdes irremplaçables. Certes la nature n’est pas aussi paisible qu’elle peut paraître aux yeux des citadins ou des romantiques. Les plantes ne se répartissent pas en utiles ou nuisibles. C’est l’ignorance des lois qui régissent la vie du troisième règne qui engendre seule le danger. Dès lors qu’on en prend conscience, la nature devient intelligible et les poisons qui hantent tellement l’inconscient deviennent eux aussi des végétaux sinon domestiqués, du moins nécessaires et utiles.
Bibliographie : Fêtes et Croyances Populaires en Europe d’Yvonne de Sike
